samedi 9 février 2013

Printemps Arabe et Islamisme : et Chokri Belaïd ?

  Bien que je sois bien loin de ce qui se passe en Tunisie, j’ai toujours suivi de prêt les événements dans ce pays, d’autant plus que, grâce aux échanges avec des amis tunisiens, j’ai l’occasion de percevoir les choses plus profondément qu’en lisant, regardant ou écoutant ce que proposent les médias. Je me permets donc de commenter en toute liberté et responsabilité.

Commençons par une récapitulation :
-        - 17 décembre 2010 : immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, jeune marchand de rue à Sidi Bouzid protestant ainsi contre la saisie de sa marchandise par les autorités, ce qui déclenche une série de manifestations en Tunisie.
-       - 14 janvier 2011 : Zine El Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 23 ans quitte le pays.
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-            - 11 février 2011 : Housni Moubarak, à la tête de l’Egypte  depuis 1981 quitte le pouvoir lui aussi suite aux manifestations populaires massives contre son régime.
-       - 12 février 2011 : manifestation lancée par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) vite dispersée et réprimée par le régime Bouteflika.
      - 20 février     2011 : première manifestation de la jeunesse marocaine contre la corruption, pour des réformes constitutionnelles.
-            - 15 mars 2011 : les manifestations commencent en Syrie contre le régime Al Assad, manifestations qui n’ont toujours pas pris fin, révolution qui ne voit toujours pas le bout du tunnel en raison de la position géopolitique du pays et du soutien souvent incontestable de la Russie et de la Chine au régime.
-            - 20 octobre 2011 : Mouammar Kadhafi, tyran historique de la Libye est tué après plusieurs mois de contestation populaire et de guerre civile ainsi que l’intervention des forces de l’OTAN.
-            - 23 novembre 2011 : Abdallah Saleh, 32 de pouvoir, signe le plan de sortie de crise prévoyant ainsi son départ du Yémen.

Il y a eu aussi :
-           -   14 novembre 2011 : Montée au pouvoir des islamistes ; parti Annahda, en Tunisie avec plus de 40% des sièges. Il ne faut pas l’oublier, Annahada a eu 9 des 18 sièges des circonscriptions de l’étranger, en d’autres mots, même les tunisiens vivant dans les grandes démocraties du monde (France, Allemagne, Amérique…) ont choisi pour leurs compatriotes un régime islamiste.
-            - 24 novembre 2011 : élections législatives au Maroc, remportées par le PJD. Benkirane élu chef du gouvernement.
-            - 24 juin 2012 : Mohamed Morsi, frère musulman, est élu président de l’Egypte.
-        Seuls les Libyens choisiront un régime autre que l’islamiste et échapperont  à la « nouvelle règle ».
1ère conclusion : tendance islamiste dans les arabes après le  « printemps arabe », devenu « printemps à barbe » selon certains.

Ensuite :
-            - 24 novembre 2012 : manifestations contre Morsi  pour dénoncer un décret qui accorde de nouvelles prérogatives au président Mohamed Morsi, accusé par l'opposition de confisquer les acquis de la révolution de 2011. Manifestations vite devenues violentes et sanglantes et qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui.
-          -  6 février 2013 : Chokri Belaïd, leader du parti Mouvement des patriotes démocrates et avocat est assassiné par balles.
Feu Chokri Belaïd est une vraie définition d’un homme digne de gauche. Grand militant pour les droits de l’homme, pour les valeurs laïques, avocat de profession, tribun par excellence, défendant ses principes et ses idées avec ferveur, courage, pacifiquement. Dans ses discours et débats, il a toujours critiqué et vitupéré contre le gouvernement majoritairement islamiste, les tenant responsables d’un climat de violence dans le pays. 

Opposition de luxe ? Non, militantisme irrévocable.

Ses propos parlent de lui. 



Parce que, pour ces salafistes qui ne présentent aucun programme, qui lancent des propos insensés, incultes et inconscients qu'ils sont, ne trouvent pas de meilleur moyen pour contrer des opposants intellectuels que de les tuer. 
Inscrit depuis plusieurs mois à la tête d’une « liste des gens à éliminer », il recevait des menaces depuis plusieurs semaines. Certaines de ces menaces se faisaient en public, sans que les autorités, ni les responsables ne lui assurent une protection. Son meeting du samedi 2 février dernier a même été attaqué par des salafistes, bien qu'il ait eu lieu dans une maison de culture située à quelques dizaines de mètres d'un poste de police. Pire, rien n'a été fait contre ces extrémistes, ces ignorants, ces incultes, ces barbares barbus..., -apparemment- précieusement couverts par des leaders d'Annahda.

Les mots me manquent. Parce que ce n’est pas la dictature de Ben Ali qui a tué Belaïd, mais la démocratie d’Annahda. 

Une grande perte pour la gauche tunisienne, pour la Tunisie, et pour tout le Maghreb, parce que des hommes politiques, des intellectuels de cette taille manquent aujourd'hui plus que jamais à la Gauche, et la Gauche nous manque aujourd'hui plus que jamais .

Des dizaines de centaines de milliers ont  accompagné feu Chokri Belaïd à sa dernière demeure, tout un peuple qui pleure la mort d’un grand homme parti en héros. Des sources officielles parlent d’un millions 400 mille participants aux funérailles, qui n’ont pas échappé, même en ce jour de deuil, aux soins des forces de l’ordre.













Son épouse, chapeau bas à cette  grande dame forte et digne, qui mérite tous les éloges,
Et Son compagnon de toujours Hamma Hammani promettent de mener le combat qui a été le sien depuis nombre d’années.

Sa fille ainée, qui dort orpheline depuis trois nuits, qui porte déjà les convictions de son père, qui a le même regard que lui, fera certainement la fierté de ses parents !








Les islamistes : pourquoi ?

Je conclurai avec une question qui m'intrigue depuis une bonne quinzaine de mois : pourquoi des peuples, qui ont longtemps été réprimés, qui ont fait des révolutions sanglantes en vue de voir instaurées dans leurs pays une vraie démocratie et une liberté d'expression, élisent des gouvernements islamistes ? J'ai toujours défendu les valeurs laïques, certes, mais laissons ceci de côté, il m'est difficile de comprendre comment des fins politiques pourtant claires, enveloppées dans un discours religieux bien tissé, arrivent à pénétrer dans les esprits ? Ceci est d'autant plus incompréhensible pour le cas de la Tunisie, majoritairement laïque sous l'ère Ben Ali, où les tunisiens étaient très ouverts d'esprit et jouissaient de beaucoup de liberté, en dehors de la liberté d'expression peut-être. 
La réponse ne date peut-être pas d'hier. Je commencerai par évoquer l'une des raisons les plus évidentes : le côté religieux a toujours été un point faible dans les sociétés musulmanes. Arriver au pouvoir a donc été plus facile en insistant sur la religion, en intégrant des versés de Dieu dans leurs discours.
Un facteur très important joue en cette faveur : l'ignorance. Des gens qui n'ont eu aucune scolarisation, aucun enseignement, aucune méthode d'analyse. Mais le domaine de l'ignorance est bien plus large. Parce que nos programmes ne laissent pas de place au débat, à l'échange, à l'analyse. On ne fait qu'accepter, qu'avaler. 
Une autre raison me parait tout aussi logique : les chaines télévisées de l'Orient s'invitant dans nos maisons, ces programmes qui présentent l'Occident comme étant un danger, un ennemi, un profiteur, qui cherche à anéantir notre culture pour que "le monde arabo-musulman ne retrouve jamais son passé glorieux". Ainsi, et pour combattre ce danger, réfutons le modernisme, la démocratie, la liberté ...

La conjonction de ces facteurs ajoutés à d’autres non moins importants ont amené à un repli sur soi, à chercher un refuge dans un passé nébuleux et se forger une identité illusoire, et au final, à l'expansion de l’islamisme et son corollaire le salafisme.

{Photos prises du site de Paris Match et de la page facebook : association des libres penseurs de la Tunisie.}